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  • Talia

Définition de poire: fruit. Pas une insulte.

Dernière mise à jour : 19 nov. 2020

Quand j’avais 11 ans, j’ai pris conscience de mon corps trop mature pour son âge. Surtout mes fesses. Mes hanches. Mes fesses. Parce qu’on m’a traité de poire quand j’étais en sixième année. J’avais une nouvelle robe, elle était de différents tons de bleu, rayée à l’horizontale (ce qui fait avoir l’air plus grosse, j’ai appris ça dans un magazine pour adolescente plus tard… Cool! comme information!). La robe était très longue, jusqu’au sol, ce que je trouvais tellement joli, romanesque presque. Mais on m’a dit que j’avais l’air d’une poire dedans. À cause de mes hanches arrondis. Je me souviens encore du supplice de passer à travers la journée, avec une boule dans l’estomac, à essayer de cacher mon corps derrière mon bureau ou mes livres pour que cette appellation de fruit ne sorte pas de la bouche d’une deuxième personne. Une poire? Pourquoi je l’ai prise comme une insulte? À quel point mon esprit était tellement prêt à se faire insulter pour qu’un fruit puisse venir briser mon estime et m’empêcher de mettre une robe longue pendant plus de 15 ans!


Cette semaine, je suis allé faire du kayak avec une bonne amie et la poire m'est revenue en tête. On se préparait à partir 4 heures. Je savais que j’aurai mal aux bras, mais j’avais questionné mon corps et elle était prête pour le challenge, elle en avait envie. Par contre, les concepteurs des kayaks de mer qui étaient loués où nous étions en avaient décidé autrement. Je ne rentrais pas dans le banc. J’avais pris l’habitude de ne pas y être très confortable dans les dernières années, d’avoir les hanches serrées mais c’était la première fois qu’un modèle m’empêchait complètement de rentrer à l’intérieur, même en forçant. Alors je me relève, je vais voir l'employé de la Sépaq, je dois lui dire Je ne rentre pas dedans une première fois. Il m’en descend un autre ouvert, assuré que ce sera parfait. Je m’assois. Je dois retourner le voir et lui dire Je ne rentre pas dedans une deuxième fois. Il nous amène alors un canot. Ok, le canot, c’est bon. Mais pendant tout ce temps, je puise dans mes ressources intérieures de travail thérapeutique des deux dernières années, dans tous les posts Instagram de mes alliées grosses et des nutritionnistes intuitifs qui me rappellent que mon corps est valide, qu’il a le droit de bouger, qu’il est fort et merveilleux pour ne pas m’effondrer de honte ou pire, engueuler le pauvre gars de la Sépaq, sur ces kayaks de malheur. On a été sur l’eau à peine une heure finalement. J’étais épuisée émotionnellement, plus que si j’avais fait 4 heures de kayak.


Je suis inconfortable en allant au théâtre ou au cinéma. J’ai déjà passé un film complet assise en diagonale dans une salle de Londres, une chance que j’étais seule. Je recherche toujours les chaises sans accoudoir, parce que je sais que sinon je vais finir avec des bleus sur les hanches à cause de la pression. Quand je prends l’avion, je dois toujours payer pour réserver un banc donnant sur l’allée pour pouvoir ouvrir l’accoudoir. Ce que je n’avais pas compris encore en allant en Europe il y a deux ans et que j’ai eu mal pendant 8 heures parce que mon siège était trop étroit et que j’avais trop honte pour demander à l’agent de bord comment ouvrir l’accoudoir. J’ai fait une crise de panique au-dessus de l’Atlantique parce que ma claustrophobie se rend jusqu’à mes hanches pleines de bleus, voyez-vous! Je dois passer en diagonale dans les tourniquets du métro et sentir l’angoisse que si je prends pas le bon angle, je pourrais rester prise. J’aime pas les manèges, donc au moins j’évite le fait que c’est certain que je ne pourrais pas m’y asseoir. Je ne vais plus faire d’équitation, parce que outre le fait que je ne trouve pas éthique de monter un cheval que je connais pas, je ne veux pas non plus lui faire mal avec mon poids. Je ne peux pas sauter en parachute, même si j’aimerais bien me lancer ce défi, parce que je suis trop lourde. La liste est longue et ce ne sont que mes propres adaptations à cause de mes fesses. Chacune des mes soeurs grosses pourraient poursuivre la liste longtemps.


Je n’accepte pas de vivre dans une société où je dois m’adapter autant à cause de mon corps et voir tellement de femmes en faire autant, souvent sans même en avoir conscience. Je ne veux pas accepter que je ne puisse plus aller faire du kayak parce que je vais être anxieuse de ne pas y entrer à chaque fois. Je n’accepte pas que je dois maigrir pour participer sans embûche à la société, au détriment (immense) de ma santé mentale. J'ai des belles fesses, elles sont confortables, elles sont douces, mes cuisses sont fortes et je peux pédaler sur mon vélo vraiment longtemps avec leur aide. Mes hanches sont larges et j'aime qu'on les touche dans l'intimité, elles sont comme une montagne quand je suis allongée sur le côté, c'est beau. C'est beau.


Peu importe quel fruit tu es dans cette maudite salade de corps hors norme, tu devrais pouvoir être confortable au cinéma, être à l’aise dans un avion que tu as payé des centaines de dollars pour te voyager et entrer dans un kayak de mer quand tu as envie d’aller te promener sur l’eau. C’est un concept non négociable.




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